Côte-d’Ivoire  : la téléphonie mobile en soutien de la filière anacarde. Le Projet N’Kalô

LES ACTES DE JIPAD 2015

CHRISTIANE MALAN

objet de cette étude porte sur l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC), en particulier de la téléphonie mobile, par des L’agriculteurs africains comme outil de développement de leur activité. L’idée ici est de savoir comment les téléphones mobiles peuvent transformer l’agriculture. Cette idée a été développée par l’ONG française Rongead sous le nom de N’Kalô (« je suis au courant » en dioula, langue locale). Il s’est agi d’offrir différents services avec le téléphone mobile aux producteurs d’anacarde dans les cinq principales zones de production (Zanzan, Vallée du Bandama, Savanes, Woroba et Denguélé) situées au nord de la Côte d’Ivoire.

L’agriculture africaine n’a pas vraiment décollé comparativement à celle des pays industrialisés et est même en déclin au cours des quarante dernières années, rendant les agriculteurs de plus en plus pauvres. Durant les années 1960 et 1970, les services de vulgarisation et de conseil agricoles financés et gérés par l’État ont joué un rôle clé dans l’augmentation de la productivité agricole. Cependant, des programmes d’ajustement structurel, dans les années 1980 et 1990, ont conduit à un déclin important des fonds disponibles ce dont les agriculteurs ont pâti. Il est désormais largement accepté qu’il est nécessaire de trouver un nouveau modèle de prestation des services rendus aux agriculteurs.

POURQUOI LA TÉLÉPHONIE MOBILE ?

Les technologies de l’information et de la communication (TIC) peuvent être utilisées pour rendre l’agriculture africaine plus attrayante et plus efficace. Il existe plusieurs options et différents facteurs doivent être pris en compte dans le choix des outils ou moyens les plus appropriés et les plus efficaces. En Afrique, la radio demeure l’outil le plus efficace et le moins cher pour la diffusion de messages relatifs à un large éventail de problématiques, comme l’agriculture, la démocratie ou le mode de vie.

Une utilisation intelligente des TIC peut aider à transmettre des informations en temps réel aux agriculteurs, en particulier dans les coins reculés d’Afrique qui manquent de personnel. En effet, on compte un vulgarisateur pour environ 4 000 producteurs en Afrique contre un pour 200 dans les pays industrialisés (SciDev.Net, 2011). Ce chiffre pourrait être réduit avec l’utilisation des outils issus des TIC, comme les téléphones mobiles, Internet associés à des médias plus traditionnels, comme la radio.

Nous avons été amenés à recentrer l’utilisation des TIC comme innovation dans l’agriculture africaine sur le téléphone mobile. En effet, nous avons voulu privilégier une technologie qui permettait l’interactivité, d’où le fait d’écarter la radio, et aussi qui était suffisamment répandue

parmi les agriculteurs, d’où le fait d’écarter l’Internet, mais surtout qui était accessible à tous.

Aujourd’hui, le téléphone mobile est répandu partout sur le continent africain. En 2000, il y avait 16 millions de mobiles actifs en circulation pour une population de 800 millions d’habitants, soit un téléphone pour 50 personnes. À la fin 2011, selon une étude de Wireless Intelligence, le nombre d’abonnés africains au téléphone mobile atteignait 620 millions pour une population totale ayant désormais franchi le cap du milliard d’individus : un téléphone pour moins de deux personnes (Leroueil, 2012). Les principaux opérateurs présents sur le continent sont Orange, Bharti, Vodafone, MTN, Orascom.

La spécificité de la téléphonie mobile africaine est qu’elle est essentiellement prépayée. Plus de 95 % des utilisateurs utilisent cette forme de consommation, et ceci sur la plupart des marchés du continent. La diversité des acteurs a permis une concurrence accrue et a incité les opérateurs de téléphonie à réduire progressivement leurs prix, développer les réseaux et proposer de nouvelles offres telles que le transfert d’argent, les assurances ou les applications pour l’agriculture.

SERVICES EN AGRICULTURE AVEC LE TÉLÉPHONE MOBILE : N’KALÔ

Depuis 2011, l’ONG française RONGEAD met en œuvre une initiative appelée N’Kalô visant à améliorer les bonnes pratiques agricoles et la commercialisation de l’anacarde au niveau des producteurs (production, transformation et commercialisation). Le projet vise à contribuer, par le partage des connaissances et la vulgarisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication, à la réduction de l’extrême pauvreté des agriculteurs. Cette réalisation a pour but d’améliorer les revenus des populations pauvres rurales productrices de noix de cajou, en particulier les femmes, en valorisant un partenariat mondial pour le développement.

Cette initiative qui se déroule au nord de la Côte d’Ivoire est le fruit d’une étroite collaboration avec des acteurs comme la société de téléphonie mobile Orange, l’ONG ivoirienne Chigata, et d’autres acteurs de la filière anacarde. Le principe est que les producteurs peuvent désormais s’abonner à des SMS d’information hebdomadaire, via un numéro.

Types de changements

Les changements visés par cette initiative sont tout d’abord l’amélioration du revenu des producteurs par une meilleure gestion des risques de commercialisation et ensuite l’augmentation de la productivité des vergers d’anacarde, la durabilité des exploitations familiales et la transformation locale par la promotion des bonnes pratiques agricoles (BPA). Ces changements se sont effectués au travers du renforcement de capacités de 200 organisations professionnelles agricoles (OPA) de producteurs et transformateurs identifiés par le projet.

Types d’innovations

  • →Organisationnel : renforcement des capacités des producteurs et transformateurs (prix, qualité, valeur ajoutée) ;
  • →social : confiance des acheteurs et des vendeurs sur la qualité des produits ;
  • →technologique : modernisation du conseil agricole, accessibilité quasi immédiate de l’information via le mobile ;
  • →produit : guide de bonnes pratiques agricoles pour l’anacarde.

Processus

Pour la diffusion de l’information, le projet a mis à disposition l’information à travers des canaux diversifiés et dont le contenu est adapté à chaque type d’acteur :

  • →des SMS hebdomadaires aux paysans et producteurs (serveur vocal) ;
  • →la disponibilité permanente (physique ou par téléphone) des conseillers sur le terrain pour un conseil personnalisé (call center mobile).

L’accès à l’information produite par le projet par les bénéficiaires repose sur la multiplication des supports TIC au niveau local : possession d’un PC connecté à Internet pour le conseiller, d’un téléphone portable répertorié dans la base de données de Rongead ou d’une radio réglée sur les fréquences locales en langue vernaculaire. L’utilisation d’un « call center mobile » a également été mise en place, c’est un agent de terrain de l’ONG qui dispose de bonnes connaissances sur la région et sur les processus de commercialisation.

L’information est transmise par un serveur vocal mis en place par Orange Côte d’Ivoire. L’accès à ce serveur se fait via un téléphone

mobile abonné d’Orange CI. L’agriculteur fait la requête via le 7818 en envoyant le nom de sa région (Zanzan, Vallée du Bandama, Savanes, Woroba et Denguélé). Il choisit ensuite sa langue et l’information préenregistrée par l’ONG lui est délivrée ou alors l’information lui parvient par SMS vocaux. Les bénéficiaires trop pauvres pour disposer d’un de ces supports pouvaient demander aux responsables de groupements/ experts locaux l’information hebdomadaire délivrée par le projet. L’abonnement au service N’Kalô est de 500 FCFA/an (0,77 €). Il semble très raisonnable et la majorité des producteurs sont capables de payer ce prix. Les producteurs qui ne sont pas inscrits dans le projet peuvent toujours appeler via un numéro spécial à 128 FCFA/mn (0,20 €) pour bénéficier des services du projet.

LES PRINCIPAUX ACTEURS IMPLIQUÉS

IMPACTS ET CHANGEMENTS OBSERVÉS DU SERVICE N’KALÔ

Les téléphones mobiles permettent aux agriculteurs d’augmenter leur production, de découvrir de nouveaux marchés pour leurs produits et d’accéder à de nouvelles connaissances et technologies. L’information avec le téléphone mobile permet de délivrer et d’accéder à l’information pertinente de la manière la plus fiable. Le service a eu un impact positif global. Au niveau des bénéficiaires finaux, l’impact à mi-parcours a clairement été la multiplication par deux de leur nombre, au travers de la diffusion (bouche à oreille) des premiers résultats du projet et l’explosion de la demande d’y être intégré. Le projet a su s’adapter à la demande de producteurs qui n’avaient pas été

initialement ciblés par le projet, mais qui en avaient entendu parler. L’ajout d’environ 4 000 nouveaux bénéficiaires a engendré des surcoûts en matière de formation initiale, de personnel d’encadrement, et un besoin en SMS supplémentaires, que le projet a pu assumer en rééquilibrant plusieurs lignes budgétaires, sans que cela ne nuise à la qualité des autres prestations.

Les principaux résultats du projet sont l’accès à l’information et à la formation des petits producteurs. Ceci a permis aux coopératives d’avoir des produits de qualité, d’améliorer les relations entre vendeurs et acheteurs et aussi d’accéder à la certification biologique et équitable. Ce projet a permis de mettre en place des boîtes à images pour la formation des agriculteurs et un service d’accompagnement basé sur la téléphonie mobile. Le projet a su adapter les instruments de formation aux bénéficiaires dont le niveau d’alphabétisme avait été surestimé lors de la rédaction du projet. Des ajustements ont été introduits dans les formations pour qu’elles soient parfaitement compatibles avec le niveau de développement intellectuel de certains bénéficiaires. La compréhension des formations semble très correcte car les conseils de séchage et de stockage ont permis d’assurer une meilleure qualité, ce qui se répercute directement sur leurs revenus et la gestion durable de la production d’anacarde.

Les producteurs n’hésitent pas à appeler le conseiller-formateur pour avoir des précisions sur les informations reçues par SMS ou sur des doutes au niveau du calendrier agricole. Les producteurs abonnés au service ont pu améliorer la qualité de leur production, la gestion de leurs ventes et tirer un meilleur revenu de l’anacarde par rapport aux autres producteurs non abonnés. Même quand les producteurs connaissent les prix pratiqués dans d’autres localités, pour ce qui concerne la commercialisation, le fait de recevoir un SMS par une ONG les rassure en confirmant la situation, d’autant plus qu’ils considèrent le prix comme officiel. Le service a permis à certains producteurs de connaitre le fonctionnement basique de la filière. Ces producteurs sont souvent plus intéressés par les conseils pratiques sur le séchage, le stockage, l’entretien de leurs champs que par la gestion de vente et l’arbitrage.

Certains groupes de producteurs échangent sur les messages pour s’assurer de leur bonne

compréhension. Ceci a permis de faciliter la cohésion entre les différentes couches sociales des localités. Les informations permettent une meilleure entente entre producteurs et créent un intérêt à prendre des décisions ensemble. Les ventes groupées permettent un bénéfice certain aux producteurs. Il semble que le service crée une envie d’organisation qui peut permettre une amélioration significative du revenu.

Un autre impact, indirect celui-là, porte sur la volonté de l’État de restructurer la filière anacarde.

Sans peut-être le vouloir, le projet a permis d’intégrer les trois aspects principaux de la durabilité que sont l’environnement, le social et l’économique. En effet, la gestion des exploitations d’anacarde au travers des conseils et des bonnes pratiques embrasse l’aspect environnemental. Le fait que le projet ait permis le regroupement, l’organisation et la cohésion entre les producteurs révèle ici son aspect social et enfin le projet a permis aux bénéficiaires de pouvoir vivre de leur activité en vendant au juste prix leur production d’où son utilité économique.

LES LIMITES DU PROJET

L’usage du téléphone portable semble susciter de nouveaux rapports à l’espace et au temps, relativisant la notion de distance et créant des nouvelles dynamiques.

Les producteurs reçoivent bien les SMS en général. Le réseau téléphonique et le réseau électrique ne fonctionnent pas toujours. Néanmoins, les téléphones sont très démocratisés dans les campagnes et les producteurs ont toujours un moyen pour charger leurs téléphones et pour capter le réseau. Un problème constaté est le fait que les paysans changent régulièrement de puce téléphonique et/ou en possèdent plusieurs. Les producteurs ne pensent alors pas toujours à mettre à jour leur numéro ou à vérifier la réception du message sur leurs secondes puces.

Un autre problème est l’illettrisme des producteurs. Certains ne comprennent que partiellement les messages et le langage utilisés. Seuls quelques producteurs (les plus alphabétisés et donc souvent les plus aisés) comprennent le message entièrement, les autres se contentant d’une lecture en diagonale ou du paragraphe sur les prix du moment. On a aussi plusieurs personnes qui, ayant été abonnées lors du projet

ne savent pas comment se réabonner, soit parce qu’ils n’ont pas vu le message qui l’indiquait, soit parce qu’ils ne l’ont pas compris.

Enfin, la grande majorité des projets essayant d’appliquer les TIC au développement rural des pays du Sud n’ont pas encore fait la preuve de leur réussite. Ceci est principalement dû au fait que les technologies utilisées ne sont pas forcément adaptées aux cibles ou ne sont pas assez développées dans la région du projet. Dans le cas du projet N’Kalô, l’ONG s’est basée sur le fait que la quasi-totalité des agriculteurs disposait d’un téléphone mobile. De plus, notamment en ce qui concerne l’utilisation des TIC, la coopération internationale pour le développement semble être dominée par ce que l’on pourrait appeler une « logique de l’offre ». Des acteurs issus des pays dits « développés » formulent des solutions technologiques sans connexion véritable avec les réalités socioculturelles du terrain.

CHANGEMENT D’ÉCHELLE

L’achèvement du projet pose la question de sa pérennité. La durabilité du projet doit être évaluée selon plusieurs aspects : financier et économique, institutionnel et socioculturel. À moyen terme, le financement des activités devrait être intégralement fourni par les bénéficiaires, dans le cadre d’une interprofession réellement représentative des acteurs de la filière. Dans l’attente, d’autres solutions sont possibles, au travers de partenariats public-privé qui d’ailleurs pourraient être maintenus par la suite. Dans le cas du projet pour la Côte d’Ivoire, la formation initiale des bénéficiaires, comme la formation continue, relèvera de la compétence du Fonds interprofessionnel pour la recherche et le conseil agricoles (Firca), financée par des prélèvements sur les noix exportées au port d’Abidjan. Pour la diffusion par SMS, et en attendant que la filière ne soit devenue aussi performante et rentable que d’autres filières (cacao, coton), l’État pourrait prendre à sa charge le coût de diffusion des SMS. Les diffusions via la radio doivent conserver un rayonnement relativement local pour coïncider avec les langues et pratiques locales. Le coût de l’activité devrait être largement couvert par une contribution volontaire des producteurs et commerçants, qui considèrent que le service fourni mérite bien que lui soient consacrés 5 à 10 centimes CFA par kilo vendu.

Une dernière condition nécessaire, et non des moindres, au développement de ce type de service est la volonté de l’État. Dans le cas du projet en Côte d’Ivoire, un minimum d’organisation avec l’Autorité de régulation du coton et de l’anacarde, une structure étatique, était déjà mis en place pour la filière anacarde. L’ONG a donc exploité ce potentiel de début de structuration de la filière et celui de la téléphonie mobile pour lancer le projet. Aujourd’hui, on peut dire que le service a fait ses preuves. En effet, l’initiative N’Kalô a été primée au concours « Les paysans ont du talent » le 26 février 2015. Le service a été considéré comme étant l’initiative la plus innovante lors de ce concours lancé par Livelihoods et SOS SAHEL. C’est en partie pour cela qu’il s’étend dans la sous-région ouest-africaine, au BurkinaFaso, au Mali, au Sénégal et au Tchad. Des projets pilotes similaires sont en train d’être mis en place au Sénégal en s’appuyant directement sur la Fédération nationale des producteurs de sésame (Fenprose) et au Mali avec le service Sénèkela, promu par Orange Mali.

EN SAVOIR PLUS

AFD, Juin 2012. Les systèmes d’information sur les marchés agricoles en Afrique subsaharienne , FOCALES, 108 p.

E-AGRICULTURE, 2014, N’Kalô , Le service d’information et de conseils agricoles en Afrique de l’Ouest et Centrale .

LEROUEIL J., 2012. La maturité du marché de la téléphonie mobile en Afrique .

RENEE L., 2013. Rapport d’étude qualitative sur le service N’Kalô , Etude réalisée dans le cadre d’un stage du master « Politiques publiques et développement », Ecole d’économie de Paris, 26 p.

RONGEAD, Projet N’Kalô , www.rongead.org

PASQUATI E., 2011. L’appropriation socioculturelle du téléphone portable par des agriculteurs de la Boucle du Mouhoun, Burkina Faso. Contribution à une approche socioculturelle des TIC pour le développement socio-économique . Thèse de doctorat Sciences de l’information et de la communication, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 251 p.

SCIDEV.NET, Les TIC pour combler les lacunes de la vulgarisation en agriculture .