JIPAD 2023 v_import

THEME 01. Structurer des filières plus durables, plus locales, plus circulaires

Plusieurs travaux de prospective l’affirment : nourrir une population croissante en respectant les limites planétaires est possible. Cela nécessite de franchir un Pnouveau cap pour le modèle agricole : diversifier les cultures, notamment en intégrant les légumineuses fixatrices d’azote, utiliser moins d’engrais et de pesticides de synthèse et enfin développer des pratiques qui favorisent la vie du sol et la biodiversité. Pour l’élevage, il s’agit de réduire le cheptel, de privilégier un élevage plus extensif, mieux intégré avec les productions végétales à l’échelle de chaque territoire. Le corollaire de ces nouveaux systèmes agricoles, c’est l’évolution vers une alimentation plus végétale et plus diversifiée.

D’un côté, les filières existantes de l’agro-industrie, conçues pour gérer des flux massifiés de produits agricoles standardisés aux échelles nationale et internationale, peinent à prendre en compte ces nouvelles priorités. De l’autre côté, le modèle artisanal, dans lequel une partie de l’agroécologie est cantonnée aujourd’hui, est limité à de petits volumes générant des coûts élevés.

Ainsi, le changement de cap en matière d’agriculture et d’alimentation va de pair avec de nouvelles organisations de filières, plus efficaces et plus ancrées dans les territoires. En amont, pour fournir à l’agriculture des techniques et intrants

adaptés au contexte local. En aval, pour rendre accessible aux consommateurs une plus grande diversité de produits issus des territoires. Le tout en s’adaptant à la demande, par exemple en fournissant des aliments transformés correspondant aux habitudes de consommation et en rémunérant suffisamment chaque maillon de la filière. Les évolutions envisagées sont donc majeures : des filières entières doivent se restructurer ou émerger. Pourtant, des règles, des normes et des habitudes freinent ces nécessaires changements.

D’un point de vue économique d’abord : l’incertitude gêne les investissements. Être compétitif et rentable face à des filières déjà organisées et qui bénéficient d’économies d’échelle est difficile. De plus, certains modèles agricoles vertueux génèrent des coûts additionnels, alors que les effets positifs pour l’environnement et la société ne sont, quant à eux, pas rémunérés (moindre contamination des milieux, protection de la biodiversité, etc.). Techniquement, l’évolution vers des modèles d’agriculture plus diversifiés demande des savoirs et du matériel adapté. Le contexte réglementaire, incluant la politique agricole commune européenne (PAC) et les normes sanitaires, est très structurant dans le secteur agricole et agroalimentaire et peut bloquer certaines initiatives. Ensuite, le contexte politique est déterminant : il peut faciliter ou entraver le changement. C’est là qu’interviennent les jeux d’influence, les

luttes de pouvoir, le risque donc de voir la protection des intérêts s’opposer aux changements. Enfin, les croyances, les valeurs et les habitudes des acteurs constituent également des freins au changement de modèle. Les dynamiques de groupe et la coordination entre acteurs est alors cruciale pour faire évoluer les représentations et les pratiques.

Des personnes et organisations sont motrices de ces changements. Elles s’organisent pour structurer des filières plus durables, plus locales, circulaires. Ce chapitre développe, au travers de quatre études de cas, les freins qu’elles rencontrent et les leviers qu’elles actionnent :

  • → Pour mettre en place une filière de valorisation des urines humaines en agriculture en France, les secteurs de l’assainissement et de l’agriculture doivent s’allier, et être soutenus par des politiques publiques incitatives.

- → Dans l’Aude, territoire historiquement viticole, la société coopérative d’intérêt collectif (Scic) Graines Équitables a été créée avec pour finalité la transition agroécologique du territoire. En pratique, la Scic Graines Équitables soutient la diversification agricole en agriculture biologique. Cela se traduit par un outil industriel adapté pour collecter, stocker et commercialiser une large gamme de cultures de diversification, notamment des céréales rustiques et des légumineuses.

- → L’initiative de relocalisation d’une partie de la production d’amandes en France par la Compagnie des Amandes présente des innovations pour dépasser les freins historiques au développement de la filière, en particulier dans le modèle de partage de la gouvernance et de la propriété du capital productif entre les agriculteurs et un financeur privé.

  • → À l’échelle d’un territoire, les ateliers de transformation collectifs innovent en proposant un mode de gestion basé sur la maîtrise de la transformation agroalimentaire par les producteurs. Ils tentent ainsi de répondre aux nombreux manquements de ce secteur (transparence, répartition de la valeur, présence sur le territoire). Leur défi est de fédérer et de trouver les bons appuis pour se structurer, notamment en intégrant les collectivités dans leur réflexion, voire leur gouvernance.
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THEME 02. Environnementale, sociale, économique  : questionner la durabilité des systèmes alimentaires

Depuis 1945, les systèmes alimentaires industrialisés ont permis d’accroître drastiquement la production alimentaire et de nourrir les populations. DAujourd’hui, ils sont de plus en plus contestés du fait des externalités négatives qu’ils génèrent pour l’environnement (pollution de l’eau, de l’air, eutrophisation des milieux, émissions de gaz à effet de serre, etc.) et pour la société (exploitation des travailleurs, manque de reconnaissance pour les agriculteurs, etc.).

Face au dérèglement climatique, à l’effondrement de la biodiversité et à l’amplification des inégalités sociales, le système alimentaire de demain ne peut plus avoir comme unique mission de nourrir les êtres humains. Il doit aussi contribuer activement à la viabilité de la biosphère et participer à un développement socio-économique inclusif et équitable. Ces trois axes combinés sont les piliers d’un système alimentaire plus durable, qui permettrait de « répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs », selon la définition de développement durable proposée au Sommet de la Terre à Rio en 1992. Plus récemment, en 2015, 17 objectifs dits « de développement durable » (ODD) ont été fixés par les

193 pays membres des Nations-Unies. Tous les ODD sont en lien direct ou indirect avec les systèmes alimentaires.

Aller vers plus de durabilité dans les systèmes alimentaires soulève cependant une multitude de défis et de questionnements. Ce chapitre a pour objectif d’illustrer des solutions concrètes pour relever ces défis, et d’en analyser les perspectives et les limites.

Ceci à travers le prisme d’un développement socioéconomique plus inclusif et équitable dans un premier temps.

La première synthèse de ce chapitre s’intéresse aux femmes en agriculture. Historiquement inexistantes jusque dans leur statut professionnel, elles restent encore aujourd’hui un impensé social de la durabilité en agriculture. Nous étudierons comment les mécanismes de marché peuvent valoriser le travail des agricultrices et en quoi cela favoriserait la durabilité de nos systèmes agricoles.

La deuxième synthèse se penche sur le défi du renouvellement des populations agricoles. L’agriculture française perd chaque année 10 000 exploitant·e·s agricoles et les obstacles à l’installation sont nombreux, en particulier pour les néo-paysans. Les fermes disparaissent alors

au profit de l’agrandissement des exploitations existantes, au service d’un modèle d’agriculture industrialisé ne répondant pas aux objectifs de durabilité. Parmi les acteurs mobilisés sur cette question, les collectivités territoriales innovent en combinant test agricole et stratégie foncière. Nous verrons selon quels modèles elles agissent et avec quels résultats.

Dans un second temps, nous nous intéresserons aux voies vers des modes de production plus durables.

La troisième synthèse de ce chapitre montre comment les appellations d’origine protégées (AOP) laitières se mobilisent pour renforcer la durabilité de leur filière. Elles ont initié en 2019 une réflexion collective qui a abouti à un cadre d’engagement portant sur des critères économiques, sociaux et environnementaux. L’aspect collectif de la démarche sera souligné, ainsi que sa pertinence sur le plan environnemental.

fertilisation chimique, etc.) impactent fortement la biodiversité cultivée et la biodiversité sauvage. Nous présenterons ici le rôle que peuvent avoir les industries agroalimentaires pour préserver la biodiversité et comment elles peuvent communiquer leur engagement aux consommateurs.

Enfin, la cinquième synthèse portera son regard sur la question de l’élevage, très présente dans le discours public. La tendance antispéciste et la défense du statu quo s’opposent. Nous pouvons mettre en évidence un besoin de différencier les modes d’élevage sur le marché. L’enjeu est de reconsidérer la demande en produits carnés en fonction des capacités productives planétaires, des capacités physiologiques des animaux et des stratégies des éleveur·se·s. L’amélioration de la compréhension des consommateurs par une meilleure reconnaissance du produit lors de l’acte d’achat est une solution.

La quatrième synthèse examine le lien entre agriculture, transformation agroalimentaire industrielle et érosion de la biodiversité. En effet, les choix des modes de production (rotations, utilisation ou non de pesticides, travail du sol,

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THEME 03. Nourrir et se nourrir  : vers de nouvelles solidarités

La crise sanitaire du covid-19 et les périodes d’inflation qui ont suivi ont accentué l’instabilité économique et sociale en France. De nombreuses personnes considérées Ljusqu’alors comme modestes (retraités, étudiants, parents isolés, etc.) ont vu leurs conditions de vie se dégrader fortement et ont basculé dans la précarité[1] . L’alimentation représentant souvent la variable d’ajustement de leur budget, elles doivent, parfois, se résoudre à faire appel à l’aide alimentaire pour se nourrir. Selon le Comité national de coordination de la lutte contre la précarité alimentaire, plus de 7 millions de personnes auraient eu recours à l’aide alimentaire en 2021, contre 2,6 millions de personnes en 2008. Le Conseil national de l’alimentation parle d’un « phénomène massif mais incomplètement appréhendé » (CNA, 2022).

Être dans l’incapacité d’accéder à une nourriture choisie, de qualité, équilibrée et en quantité suffisante engendre des problèmes de santé et de bien-être, mais également une exclusion des personnes et une perte de lien social. Les aides alimentaires conventionnelles et les

1. La précarité est définie comme « l’absence d’une ou plusieurs des sécurités permettant aux personnes et aux familles d’assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux » (Conseil économique et social, 1987. Disponible sur : https://lecese.fr/sites/default/files/pdf/Rapports/1987/ Rapport-WRESINSKI.pdf).

politiques d’insertion permettent de mettre à l’abri de la faim un grand nombre de personnes en situation de précarité, mais sans prendre en compte toutes les dimensions de cette dernière. Pire, sans réellement questionner les sources des problèmes, elles ont tendance à placer les publics ciblés en situation de passivité, ce qui tend à les déposséder de leur libre arbitre et les affecte dans leur dignité. Il y a donc en réalité bien plus de personnes en difficulté vis-à-vis de leur alimentation que de personnes qui se tournent vers une aide alimentaire.

Nos systèmes alimentaires sont donc appelés à s’orienter vers une transition écologique et solidaire afin de mieux répondre aux enjeux actuels de solidarité, d’éthique et de durabilité. Pour répondre à ces derniers, des initiatives innovantes ont émergé, le plus souvent sous la forme d’actions de proximité et portées par des citoyens et associations engagés (Scherer, 2022). Proposant des actions concrètes, ces initiatives partagent de nombreuses valeurs communes : mieux comprendre les situations individuelles, placer le public concerné au centre des actions et offrir un accès non stigmatisant. À leur manière, elles tentent d’apporter une réponse systémique en prenant en compte différentes dimensions de durabilité : sociale, environnementale, économique, et de gouvernance.

Les initiatives présentées dans ce chapitre, qu’elles soient portées par des acteurs publics,

des citoyens ou des associations, proposent ainsi de nouvelles formes de solidarités :

  • → Les réponses adaptées aux précarités alimentaires réclament une compréhension fine des déterminants de ces précarités. Pour améliorer cette compréhension, un groupe de chercheurs et Montpellier Méditerranée Métropole se penchent sur la définition d’un outil de cartographie des risques de précarité en milieu urbain (synthèse 1) ;
  • → Territoires à VivreS à Montpellier est une expérimentation ambitieuse de démocratie alimentaire qui permet aux participants un accès à une alimentation choisie et de qualité.

- Organisée autour d’un comité citoyen décidant de la mise en place d’une caisse alimentaire commune, l’expérimentation représente un fort potentiel pour adopter des habitudes alimentaires durables (synthèse 2).

À l’image de ces initiatives qui partagent l’objectif d’aider les personnes démunies à retrouver une sécurité alimentaire et/ou une autonomie sociale, nos systèmes alimentaires se doivent d’évoluer pour être plus durables, équitables et inclusifs.

BIBLIOGRAPHIE

CONSEIL NATIONAL DE L’ALIMENTATION. 2022. Dossier de presse : Prévenir et lutter contre la précarité. Disponible sur : https://cna-alimentation. fr/wp-content/uploads/2022/10/CNADossier-depresseprecarite-alimentaireoctobre2022.pdf

SCHERER P. 2022. Expression et développement de formes de citoyenneté alimentaire : vers des « communs alimentaires »  ? Projet de recherche Solaci 2021-2022 . 11 p. Disponible sur : https://www. chaireunesco-adm.com/IMG/pdf/article-solacipscherer.pdf

- L’expérimentation s’empare de la démocratie participative afin d’inclure tous les publics, dont ceux en situation de précarité (synthèse 3).

  • → L’association #1cabaspour1étudiant propose une plateforme de parrainage de proximité afin de soutenir les étudiants tout en recréant du lien social (synthèse 4) ;
  • → En région parisienne, dans des foyers de migrants ouest-africains, des cantines informelles légalisées en restaurants sociaux permettent de revaloriser des solidarités entre migrants et favorisent les échanges culturels et la mixité sociale (synthèse 5) ;
  • → L’association Des Saveurs et des Ailes développe une voie d’insertion socioéconomique prenant appui sur la formation en restauration professionnelle et l’entreprenariat (synthèse 6).
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