JIPAD 2021 v_import
THEME 01. Les outils de relocalisation et de reterritorialisation
accélération de l’urbanisation, l’apparition d’un capitalisme industriel et l’augmentation des échanges mondiaux ont induit deux phénomènes synchroL’nisés : la production alimentaire n’a cessé de s’éloigner des consommateurs à mesure que la concentration des besoins alimentaires augmentait.
De nombreux enjeux de sécurité alimentaire pèsent à présent sur les villes, sièges de toutes les croissances (démographique, économique, en termes de pollutions, etc.). L’étalement urbain entraîne une forte baisse de la surface agricole là où la croissance démographique entraîne une hausse de la demande de produits agricoles. De même, le changement des pratiques alimentaires nous amène à consommer des produits parcourant des distances de plus en plus importantes.
Cet éloignement progressif entre producteurs et consommateurs se traduit de nombreuses manières : problèmes de résilience alimentaire ; méconnaissances des conditions de production ; interrogations sur la qualité du produit, son impact environnemental, son origine ; etc.
En réponse à ces problématiques, des pouvoirs publics et des consommateurs montrent une volonté croissante de relocaliser les systèmes alimentaires. À cet engouement pour le local s’ajoute sur de nombreux territoires une volonté de « reterritorialiser ». Au-delà de rapprocher le lieu de production du lieu de consommation, les citoyens et les pouvoirs publics locaux souhaitent rétablir la concorde entre
les acteurs des territoires, valoriser leurs spécificités et accroître leur coopération et la concertation.
Malgré l’engouement que suscitent la relocalisation et la reterritorialisation de l’alimentation, leur capacité à répondre aux enjeux précédents doit être interrogée et étudiée. En effet, les circuits courts de proximité ne répondent pas systématiquement à l’ensemble des dimensions de la durabilité : ils ont une consommation d’énergie et des émissions de gaz à effet de serre parfois plus importants que les filières longues, une rentabilité économique variable, une organisation logistique pouvant se révéler complexe pour les agriculteurs, etc.
Dans ce chapitre, nous vous proposons de découvrir trois innovations qui ne considèrent pas le local comme une finalité mais bien comme un moyen de rendre durables nos systèmes alimentaires :
- →Le drive « zéro déchet » La Palanche est un nouveau circuit de distribution développé par quatre citoyens engagés qui a su allier réduction des déchets plastiques et valorisation d’une production locale et durable. Cette innovation illustre comment des citoyens, au-delà d’être des mangeurs passifs, deviennent des consommateurs actifs en s’impliquant dans le renouvellement du système alimentaire. Motivés par de nouvelles valeurs de durabilité et de justice alimentaire, ils développent des innovations à l’échelle de leur territoire pour modeler l’alimentation qu’ils souhaitent voir dans leur assiette.
- →Le calculateur en ligne CRATer, développé par l’association Les Greniers d’Abondance, est le premier outil d’évaluation de la résilience alimentaire d’un territoire. Il permet d’effectuer un diagnostic territorial sur plusieurs dimensions, comme la capacité d’un territoire à produire ce qu’il consomme ou ses pratiques agricoles, et propose plusieurs leviers d’action pour améliorer sa performance.
- →Les marchés d’intérêt national (MIN) sont des marchés destinés aux professionnels et des outils publics historiques du territoire, qui, redéployés par les pouvoirs publics locaux, peuvent jouer un rôle clé dans les démarches de relocalisation et reterritorialisation. Des dispositifs innovants de trois MIN (de Bordeaux Brienne, de Toulouse et du marché de gros de Lomme) présentés dans ce chapitre illustrent comment l’outil peut permettre de structurer et développer l’offre locale, la rendre plus durable ou encore initier des démarches de collaboration entre les différents maillons des systèmes alimentaires locaux.
Ces projets témoignent de la diversité des initiatives qui émergent autour de la relocalisation. À différents niveaux et portés par une pluralité d’acteurs, ces outils interpellent sur la nécessité de développer des systèmes alimentaires localisés, proposent de nouvelles façons de penser notre consommation et réinventent les circuits de commercialisation traditionnels.
Tous illustrent comment le développement ou le redéploiement d’outils peuvent contribuer à la relocalisation et à la reterritorialisation de notre alimentation. Surtout, ces initiatives permettent de s’interroger sur les finalités de ces démarches et sur quels en sont les résultats et les limites.
THEME 02. Des schémas de gouvernance alternatifs pour la durabilité des systèmes alimentaires
Chapitre 2 Des schémas de gouvernance alternatifs pour la durabilité des systèmes alimentaires
MATHILDE GOURION-RETORÉ, AXEL WURTZ, FLORINE LEGAREZ, ALIZÉE THOUEILLE
Le système alimentaire actuel est caractérisé par une industrialisation et une spécialisation de la production agricole, des filières longues et une forte concentration Ldes pouvoirs. La distanciation – à la fois géographique, économique, cognitive, politique, culturelle et sociale – entre les acteurs de ce système génère des critiques de la part de ceux qui veulent se réapproprier leur alimentation.
Citoyens, associations, communautés professionnelles ou agents de collectivités territoriales se mobilisent et sont consultés pour élaborer des schémas alternatifs de gouvernance. La notion de gouvernance renvoie aux processus d’association, de coordination et de régulation fondés sur un partenariat ouvert et éclairé entre différents acteurs, en vue d’atteindre des objectifs définis collectivement (Le Galès, 2019). Réinventer la gouvernance alimentaire suppose de faire évoluer les rapports de force du système alimentaire conventionnel, de sortir des paradigmes productivistes pour rapprocher le mangeur de ceux qui le nourrissent, mais aussi d’assurer une production agricole durable et suffisante pour le monde de demain.
Sur les territoires, à l’échelle locale mais aussi nationale, des modes de gouvernance alternatifs
émergent dans un objectif de réappropriation du pouvoir décisionnel et de construction de référentiels touchant à des enjeux clés tels que les pratiques agricoles, la gestion des biens communs et la commercialisation des produits. Quatre initiatives innovantes sont présentées dans ce chapitre :
- →En Belgique, l’association le Mouvement d’action paysanne (MAP) a créé un système participatif de garantie (SPG) agroécologique. Cette certification alternative au label agriculture biologique (AB) européen réunit producteurs, mangeurs et le MAP afin de décider ensemble des choix de production. La démarche participative et la co-construction d’un cahier des charges permet de faire dialoguer ces acteurs et d’impliquer les mangeurs non seulement lors de l’achat d’un produit (certifié SPG), mais aussi lors de la production. Le partage de connaissances et la prise de décision concertée recréent du lien entre mangeurs et producteurs.
- →Sur les territoires côtiers, les prud’homies, à la fois communautés de petits pêcheurs et cadres réglementaires des activités de pêche professionnelle, sont des institutions séculaires concentrant les pouvoirs. Leur légitimité et leur inclusion dans une gouvernance alimentaire
multi-acteurs sur un territoire est remise en question. Néanmoins, les prud’homies sont garantes d’une philosophie de partage de biens communs, portée par les « petits métiers ». Elles apparaissent comme des acteurs irremplaçables pour une gestion durable et responsable des ressources halieutiques côtières.
- →La Foncière Terre de Liens (TDL) a été créée par le mouvement associatif éponyme, dans le but d’acquérir collectivement du foncier et du bâti rural pour aider les futurs exploitants à s’installer en agriculture biologique. Il s’agit de la première structure d’investissement solidaire appliquée à la gestion des terres agricoles et qui implique directement les citoyens dans la gouvernance. En souscrivant des actions au capital de la Foncière, les citoyens se mobilisent pour mettre les terres à l’abri de la spéculation et en faciliter l’accès. En adhérant localement au mouvement, ils peuvent agir en accompagnant les fermes et intervenir au sein des arènes décisionnelles de l’aménagement du territoire.
- →Dans quelques collectivités, le label « Territoires de commerce équitable » permet de lancer une dynamique territoriale en faveur du commerce équitable (CE). Il associe un grand nombre d’acteurs – du CE ou non – pour organiser les échanges et aider à l’élaboration des actions. Cependant, il dépend souvent de la volonté politique des élus ainsi que de la présence d’associations citoyennes dans l’espace concerné.
Dans ces initiatives, les citoyens jouent un rôle crucial, que ce soit en tant que partenaires lors de la production (SPG), en faisant des achats engagés (produits certifiés ou issus de la petite pêche), en devenant actionnaires (Foncière TDL) ou en votant pour des représentants politiques engagés (label « Territoires de commerce équitable »). Ainsi, plusieurs acteurs, dont les citoyens, portent la volonté de changer les dynamiques de pouvoir au sein des systèmes alimentaires et d’appréhender la notion de gouvernance à l’aune des enjeux de démocratie, de justice sociale et de durabilité. Au-delà de ces initiatives localisées, la gouvernance de nos systèmes alimentaires doit évoluer afin d’être plus inclusive, équitable et durable, en cohérence avec les enjeux actuels de justice sociale et d’écologie.
BIBLIOGRAPHIE
LE GALÈS P., 2019. « Gouvernance », Dictionnaire des politiques publiques, 5[e] édition entièrement revue et corrigée. Presses de Sciences Po, 297-305.
- Le système participatif de garantie agroécologique du Mouvement d’action paysanne : une réappropriation paysanne et citoyenne de l’alimentation
- Les prud’homies de Méditerranée : institution ancestrale et avenir de la petite pêche
- La Foncière Terre de Liens : finance solidaire et citoyens à l’assaut de la terre
- Territoires de commerce équitable : développer le commerce équitable via une nouvelle forme de gouvernance
THEME 03. Valorisation et préservation des ressources environnementales et sociales pour une production durable
Chapitre 3 Valorisation et préservation des ressources environnementales et sociales pour une production durable
JULIETTE AUGEROT, JOSÉPHINE LIU, MAURINE MAMÈS, MANON PLOUCHART, MIREILLE YAMEOGO
Industrialisation et intensification des modèles agricoles, perte de qualité, rapports de force inégalitaires, émissions de gaz à effet de serre, profond mal-être paysan, écart croissant Ientre rural et urbain… La question se pose de la durabilité de nos modèles agricoles et alimentaires conventionnels face aux dégradations environnementales, sociales, sanitaires et éthiques, pour lesquelles ils portent une part de responsabilité. Comment favoriser le développement d’une production prenant en compte le bien-être humain, animal et de la nature ? Produire durablement, c’est possible ! C’est le pari qu’ont fait des acteurs de la production que nous avons rencontrés. Aussi diversifiées soient-elles, les innovations présentées dans ce chapitre portent l’espoir d’alternatives pour construire des filières qui préservent nos ressources.
La première innovation présentée aborde le compostage au Burkina Faso comme technique permettant d’augmenter les rendements en
améliorant la fertilité des sols. Dans le contexte burkinabé, l’utilisation d’un activateur de compost est d’autant plus pertinente que celui-ci contribue à pallier le manque de fumier habituellement utilisé pour amender les sols.
Sont par ailleurs présentées deux innovations en lien avec la production animale. Dans le secteur de la pêche d’abord, il s’agit de la stratégie de la criée de Quiberon pour « pêcher moins mais pêcher mieux » en valorisant davantage la ressource halieutique à travers une technique d’abattage d’origine japonaise. Dans l’élevage ensuite, secteur dans lequel les éleveurs se sont vu retirer la responsabilité de l’étape de l’abattage, ce qui leur ôte la possibilité de maîtriser l’intégralité du processus d’élevage. En effet, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les éleveurs sont contraints d’envoyer leurs animaux dans des abattoirs industriels. Les abattoirs mobiles permettent aux éleveurs d’abattre leurs animaux à la ferme et de se ré-approprier cette tâche.
Une revalorisation des filières passe également par une rémunération plus juste des producteurs. C’est ce que démontre l’innovation constituée par les unités de transformation territoriales (UTT). Celles-ci proposent une nouvelle organisation de la transformation des produits locaux, notamment issus de la pêche. Ces structures achètent la matière première plus cher que la plupart des grands groupes industriels et améliorent ainsi les revenus des producteurs.
Toutes ces initiatives contribuent à une meilleure valorisation et préservation des ressources environnementales et sociales, mais leur impact est difficilement quantifiable. La dernière innovation présentée dans ce chapitre, la comptabilité CARE TDL, pourrait en ce sens permettre un changement de paradigme. C’est une méthode de comptabilité innovante axée sur la préservation des ressources. Elle intègre au sein des résultats comptables les aspects environnementaux et sociaux à la même hauteur que l’aspect financier. Cette innovation rend visible ce qui est souvent invisibilisé, comme le dit Jacques Richard, co-fondateur de la méthode CARE TDL : il s’agit de « compter ce qui compte pour préserver ce qui est capital ».
Les innovations visant une production durable par une valorisation et une préservation des ressources environnementales et sociales sont nombreuses. Mais les producteurs peuvent difficilement valoriser leurs pratiques si les consommateurs ne consentent pas à changer leurs habitudes alimentaires, et les consommateurs ne peuvent porter seuls le coût de ces modèles alternatifs s’ils ne sont pas soutenus par des politiques publiques. La réussite de ces innovations va ainsi dépendre en grande partie de notre capacité à réfléchir et à agir à l’échelle de la société.
BIBLIOGRAPHIE
VALIORGUE B., 2020. Refonder l’agriculture à l’heure de l’anthropocène. Le Bord de l’Eau, 240 p.
- Diffusion d’un activeur de compost en milieu paysan au Burkina Faso
- La stratégie de la criée de Quiberon autour de la valorisation du poisson ikejime et sa contribution potentielle à une pêche plus durable
- L’abattoir mobile : une réappropriation de l’étape d’abattage par les éleveurs
- Les unités de transformation territoriales : un moyen de revalorisation durable des produits de la pêche locale en Méditerranée française ?
- La Comptabilité CARE TDL : un nouveau paradigme pour préserver les écosystèmes naturels et le bien commun
THEME 04. L’enjeu de l’apprentissage alimentaire pour éclairer les choix du mangeur-consommateur
Chapitre 4 L’enjeu de l’apprentissage alimentaire pour éclairer les choix du mangeur-consommateur
MAUREEN DUCAROUGE, BRUNO HANEN, CAROLINE LAHEY
Pourquoi sensibiliser ou faire de l’éducation alimentaire ? Pour Claude Fischler (Watin-Augouard, 2008), l’éducation alimentaire prise au sens large permettrait Pde « connaître les produits, savoir d’où ils viennent, leurs conditions de production, être capable de distinguer entre les diverses qualités, les goûts, les saveurs et les arômes, et aussi, [...] accessoirement, connaître leurs caractéristiques nutritionnelles ».
Avec la globalisation et l’industrialisation de nos systèmes alimentaires, notre rapport à l’alimentation a fortement évolué : réduction du temps en cuisine et à table, recours de plus en plus fréquent aux produits transformés voire ultra-transformés, individualisation des pratiques alimentaires ou encore déconnexion croissante entre le mangeur et l’aliment brut. En parallèle, l’évolution de la société est marquée par une plus forte sédentarité et une baisse de l’activité physique, ce qui explique en partie pourquoi 17 % de la population est en situation d’obésité en France. Un chiffre qui cache de fortes inégalités sociales puisque les enfants d’ouvriers sont quatre fois plus touchés par l’obésité que les enfants de cadres (Durand, 2017).
Face à ces constats, des projets de sensibilisation fleurissent. Ils permettent de recréer du lien avec l’alimentation en l’abordant via de multiples
dimensions : relative à la santé, hédonique et sociale. Dans ce cadre-là, ce chapitre présente les tenants et aboutissants de trois projets innovants ciblant différents publics et issus des secteurs public, éducatif ou privé.
Santé publique France a adopté fin 2017 un nouveau logo d’information nutritionnelle appelé Nutri-score, apposé de manière volontaire en face avant des emballages des produits. Ce logo a pour objectifs d’une part de permettre aux consommateurs d’appréhender d’un seul coup d’œil la qualité nutritionnelle des aliments, et d’autre part d’inciter les industriels à innover et reformuler leurs produits pour améliorer l’offre alimentaire. Après trois ans d’application en conditions réelles, le Nutri-score montre des résultats encourageants sur les comportements alimentaires des consommateurs, bien que l’étiquetage alimentaire ne représente que l’un des multiples déterminants de nos comportements lors de l’acte d’achat.
En 2016-2017, l’enseignement catholique du département de Loire-Atlantique, par l’intermédiaire de son service Arts et Culture, a organisé un festival de films de court-métrage fédérant des élèves de la maternelle au lycée, avec leurs enseignants, autour du thème de la gourmandise. Ce dispositif a permis la création de cinquante-trois films, allant du documentaire au film d’animation,
réalisés par les deux mille cent élèves mobilisés, accompagnés de leurs professeurs et de professionnels de l’alimentation et de l’audiovisuel.
Si le principal objectif de ce dispositif n’est pas d’interroger les élèves sur leurs comportements alimentaires, il est intéressant de souligner que leurs représentations de la gourmandise au travers de l’expression filmique ne se sont pas restreintes à la notion de plaisir lié à l’acte de manger mais permettent d’aborder l’éducation alimentaire de manière sous-jacente.
Le partenariat entre Slow Food et Airbnb montre comment le secteur privé utilise la gourmandise et le plaisir gustatif comme outils de sensibilisation des clients à la question alimentaire. Les Slow Food Experiences sont des activités proposées via la plateforme Airbnb et animées par des membres du réseau Slow Food. Chaque « expérience » comporte une partie dégustation afin que le transfert des connaissances se fasse toujours en lien avec un volet gastronomique, qui est l’un des piliers de Slow Food. Ce partenariat permet à Slow Food de sensibiliser les participants, non obligatoirement initiés, aux problématiques des systèmes alimentaires durables via une plateforme commerciale privée. De son côté, Airbnb utilise sa puissance économique et de marketing pour participer à des projets qui ont un impact social positif.
Ces projets de sensibilisation permettent d’aborder l’alimentation au-delà de sa dimension nutritionnelle, en cherchant à fournir aux mangeurs-consommateurs des connaissances nouvelles pour des choix alimentaires davantage éclairés. Pour autant, la responsabilité de « bien manger » ne peut reposer que sur les choix individuels. En effet, de multiples facteurs influencent notre rapport à l’alimentation, comme notre environnement physique (paysages alimentaires) ainsi que l’ensemble des normes sociales promues via nos institutions. D’autres projets structurels doivent donc venir en complément pour une transition pérenne vers des modes alimentaires plus durables.
BIBLIOGRAPHIE
DURAND A.-A., 2017. L’obésité touche quatre fois plus les enfants d’ouvriers que ceux de cadres. Le Monde. Disponible sur Internet : https://www.lemonde.fr/ les-decodeurs/article/2017/02/09/l-obesite-touchequatre-fois-plus-les-enfants-d-ouvriers-que-ceux-decadres50773734355770.html
WATIN-AUGOUARD J., 2008. Manger pour vivre, ou... Revue des marques, 63. Disponible sur Internet : https://la-revue-des-marques.fr/documents/ gratuit/63/manger-pour-vivre-ou.php
THEME 05. Des tiers-lieux alimentaires pour davantage de justice sociale
Chapitre 5 Des tiers-lieux alimentaires pour davantage de justice sociale
LOUISE GALIPAUD, MAËLIS HORELLOU, GWENAËLLE DIDOU, MARIE-ALICE MARTINAT
alimentation est souvent la première variable d’ajustement dans le budget des ménages et a fortiori pour les plus de neuf millions de français qui vivent L’sous le seuil de pauvreté (Delmas et Guillaneuf, 2020). La crise sanitaire du Covid-19 a accentué et révélé aux yeux de tous ces inégalités d’accès à l’alimentation. Le dispositif d’aide alimentaire se propose comme la principale réponse à cette précarité alimentaire, même s’il pose des questions de qualité des produits, de santé, de dignité des personnes et donc de durabilité.
Néanmoins, des modèles alternatifs se développent. C’est le cas de certains tiers-lieux alimentaires où des citoyens inventent et expérimentent collectivement de nouvelles façons de favoriser l’accès à une alimentation durable pour tous. Nous avons exploré quatre initiatives qui œuvrent en ce sens :
- →Le Dépôt est un centre communautaire d’alimentation, situé à Montréal (Canada). En 2015, la fusion de trois organismes (d’aide alimentaire, d’agriculture urbaine et d’éducation alimentaire) a donné lieu à la création de cet espace, qui fait désormais partie du réseau des centres communautaires d’alimentation du Canada. Grâce à une vingtaine de programmes
intégrés basés sur la santé, la justice sociale et l’esprit d’appartenance, trois leviers sont activés pour favoriser l’accès à une alimentation durable pour tous : l’accès à une alimentation saine, le développement de compétences alimentaires, et l’éducation et la mobilisation.
- →À Montpellier, des habitants se sont organisés pour répondre aux besoins de convivialité et d’accès à des produits de qualité dans le quartier de Celleneuve. Ils ont créé l’association l’Esperluette, qui propose une épicerie et un groupement d’achat et qui développe un projet de café et de cantine collective. Le fonctionnement de l’association repose sur la participation et la solidarité entre les habitants.
- →L’association En Chantier est implantée dans le quartier de la Belle de Mai à Marseille. Elle a pour mission de favoriser l’accès pour tous à une alimentation saine et durable en proposant des démarches collectives et participatives. Parmi ses nombreuses activités, on trouve notamment une épicerie et un restaurant participatif proposant des ateliers-formations en cuisine.
- →La ferme Capri est un projet de ferme urbaine implanté dans les quartiers nord de Marseille. Ce projet pilote de recherche-action est situé au
sein d’un désert alimentaire. Il s’articule autour de quatre volets : la production d’aliments frais et sains, l’accueil du public dans un lieu ouvert, la sensibilisation et la formation, ainsi que l’expérimentation en vue d’un essaimage.
Ces initiatives favorisent à leur échelle l’accès à une alimentation durable pour tous, en particulier pour les personnes les plus précaires. Elles vont au-delà de la fonction nourricière de l’alimentation en créant des espaces de convivialité, d’entraide et d’émancipation. Ces nouvelles formes de solidarité mettent les citoyens au cœur de la démarche en jouant sur plusieurs paramètres :
- →la mixité sociale, observée dans les associations l’Esperluette et En Chantier, permet de mettre en place une forme de solidarité entre les personnes. Par exemple, cela peut prendre la forme de paniers suspendus à En Chantier (les adhérents qui le souhaitent peuvent payer plus cher leurs achats pour permettre à d’autres d’obtenir un panier gratuit). La mixité et les prix différenciés permettent d’éviter la stigmatisation des personnes démunies : c’est notamment ce que vise l’Esperluette ;
- →la participation au sein d’une action collective permet à chacun de mobiliser ses ressources et favorise la création de lien social. L’alimentation est aussi une porte d’entrée vers le partage et l’échange de savoir-faire. Par exemple, les ateliers de cuisine d’En Chantier sont vecteurs d’intégration sociale en favorisant les échanges entre cultures ;
- →la mixité, couplée à la participation, développe le pouvoir d’agir des personnes. C’est toute la démarche du Dépôt où l’ empowerment est au cœur de chaque action mise en place ;
- →de plus, ces projets sont autant d’opportunités de sensibiliser à une alimentation durable. Par exemple, la ferme Capri organise des chantiers éducatifs en lien avec une structure de médiation sociale, et produit des aliments au plus près des habitants.
Grâce à ces exemples, nous avons voulu montrer que de nombreuses alternatives à l’aide alimentaire standard se développent. Des alternatives au sein desquelles l’alimentation sert aussi de support pour renouer un lien social perdu, pour renforcer ses compétences et reprendre confiance en soi, ou encore pour apprendre de nouvelles choses. Toutes ont le point commun d’être une démarche collective, ancrée localement, adaptée aux spécificités d’un territoire et appropriée par ses habitants. La question du changement d’échelle de telles initiatives se pose dès lors plutôt en termes de multiplication ou de mise en réseau.
BIBLIOGRAPHIE
DELMAS F., GUILLANEUF J., 2020. En 2018, les inégalités de niveau de vie augmentent. Insee Première , 1813. Disponible sur Internet : https://www. insee.fr/fr/statistiques/4659174
- Le Dépôt centre communautaire d’alimentation : renforcer l’action sociale pour initier des changements politiques
- L’Esperluette : la mixité sociale et l’action collective pour favoriser un accès égalitaire à l’alimentation durable
- L’association En Chantier : la co-construction d’espaces autour de l’alimentation dans une dynamique inclusive et participative
- La ferme urbaine Capri : un projet pluridimensionnel et multi-partenarial à Marseille




